Le français burkinabè

J’avais promis ça il y a longtemps et je me suis rendu compte que je ne l’avais jamais fait. En vrac, quelques exemples, même s’il faut y être pour se faire une idée de « l’ensemble ». En plus, les sens sont proches, donc hors du contexte, on peut avoir l’impression qu’il n’y a pas de différence. Mais dans une phrase, dans une conversation, cela peut mener à des contresens complets lorsqu’on ne connait pas la « traduction » !

 

Syntaxe

« Il faut aller », « il faut se lever », « il faut amener piment ». Les Burkinabè n’utilisent jamais l’impératif, toujours la formule « il faut ». Cela peut adoucir certains ordres (« il faut apporter le document » plutôt que « apporte moi le document »), ou au contraire rendre un peu plus dures les injonctions là où nous utiliserions une formule plus alambiquée « est-ce qu’il serait possible que tu m’accompagnes ? » à « il faut m’accompagner ».

Il est fréquent que les articles soient juste éliminés. « Y a pas citron ? » pour « (Il n’) y a pas de citron ? ».

 

Langues locales

De nombreuses formulations viennent des langues locales, il me semble. Pour les prix, on dit deux fois le nombre pour signifier « à l’unité » à « le sachet d’eau c’est 50 50 » veut dire « le sachet d’eau c’est 50 francs l’unité ». Assez pratique en fait… On dit aussi tout le temps « un peu un peu » (« doni doni » en dioula, mais il y a l’équivalent en moré ou en fulfulde). « Ca va bien ? » « un peu un peu » (donc « ça peut aller », « on fait aller », voire encore moins bien que ça, mais formulé d’une manière positive quand même plutôt que de répondre « ça va pas trop »).

« Il faut goûter voir », « il faut tourner voir », « il faut essayer voir ». Assez transparent, et très souvent dit par les commerçants (mais pas uniquement).

 

Politesse

De même, comme en langues locales, on demande « Et la matinée ? » pour dire « et la matinée, comme ça va, comment se passe-t-elle ? ». On demande ça pour chaque moment de la journée… et pour d’autres choses : « et le marché de Djibasso ? » pour « comment vous avez trouvé le marché de Djibasso, comment s’est passée votre expédition au marché de Djibasso ? ».

On pose aussi fréquemment les mêmes questions que dans les formules de salutation en langues locales : « et la famille ? » « et les enfants ? » « et la femme ? », « et les gens de Nouna ? » (lorsqu’on dit qu’on vient de Nouna et qu’on se trouve ailleurs), « et les gens de Ouaga ? » (lorsque je reviens d’un court séjour à Ouaga), « et chez vous ? » (lorsqu’on ne sait pas d’où tu viens, ou que tu es dans ta ville, etc.), « et les activités ? » (= « et le travail »), etc. etc..

Dès que l’on sort d’une pharmacie, de chez un médecin, qu’on a dit à quelqu’un qu’on est malade, ou qu’on l’a été etc. (tout cela m’étant arrivé un certain nombre de fois…), on nous souhaite « meilleure santé » (« bon rétablissement »). Ce qui est assez gentil en fait.

« Vous êtes invités », lorsqu’on est en train de manger et que quelqu’un arrive. Cela veut dire qu’il peut en prendre. C’est souvent dit juste comme formule de politesse et on n’attend pas forcément que la personne en prenne réellement. Mais parfois si.

 

Vocabulaire

Les petites différences sont innombrables.

« Tu fréquentes ? » veut dire « tu étudies ? », c’est l’une des premières choses qu’on m’a dit à Ouaga, ça m’est resté (comme symbole des difficultés linguistiques que j’allais rencontrer) : « tu fréquentes ici ? » – « euh… je fréquente quoi ? ».

« Il y a pas le feu » veut dire « il n’y a pas de problème ». Ce qui peut prêter à des contresens lorsqu’on dit « j’ai besoin d’être là-bas dans 5 minutes ! » et qu’on nous répond « il y a pas le feu… ».

« Durer » s’emploie aussi pour les gens : « tu as duré ici » signifie « tu as passé beaucoup de temps ici ». « J’ai pas duré », « je ne suis pas resté longtemps »… Ou encore « on a duré ensemble », soit « on est resté longtemps ensemble »…

Le « soir » commence dès après-midi (« soir » et « après-midi » sont synonymes). Du coup on dit « bonsoir » dès 13h. Je vous avouerais que j’ai encore du mal avec ça…

Un « six mètre » est une route perpendiculaire à la route principale (souvent bitumée alors que le six mètre est une piste). Ignorer cela rend encore plus difficile toute tentative pour se faire indiquer quelque chose à Ouaga, où les rues n’ont déjà, pour la plupart, pas de nom…

« Payer » veut dire « acheter ». Et mine de rien, ça peut prêter à quelques malentendus, par exemple lorsqu’une femme dans un bus m’avait offert une bouteille de fanta. Je lui disais que j’en avais jamais acheté, que je ne connaissais pas bien (surtout le fanta d’ici qui est très orange comparé à celui de France, je crois). Bref, je goûte, je lui dit que c’est bon, elle me dit quelque chose du genre « il faut payer alors ». Pendant un instant je me suis demandé s’il fallait que je lui paye la bouteille de fanta ! Mais il était évident que c’était un cadeau ; et elle a d’ailleurs précisé, devant ma mine un peu étonnée, qu’elle voulait dire « à l’avenir, il faut que vous en achetiez (puisque vous aimez) ».

« Gagner » quelque chose, c’est l’obtenir. Mais ça s’emploie pour tout. « Si j’arrive à gagner des piles », c’est si j’arrive à obtenir / acheter / trouver au marché / trouver l’argent pour en acheter. « Si tu gagnes cette chanson dans un maquis », c’est « si tu es dans un maquis et qu’on passe cette chanson (que tu aimes) ». On « gagne » aussi une fille, un travail…

« Quitter » quelque part c’est… eh bien partir de quelque part, tout simplement. Mais  mine de rien, ça fait partie des petites différences qui donnent l’impression qu’on ne parle pas la même langue, et qui font qu’on se comprend mal : « il y a même des gens qui quittent Pâ pour lui » (en parlant d’un bijoutier) – « ils s’installent à Nouna… pour travailler avec lui ? » (j’ai fini par comprendre que ça voulait juste dire qu’il avait de clients qui venaient de Pâ… qui partent de Pâ pour venir acheter des choses chez lui). Ou encore « tu as quitté où » ? – « Euh, nulle part, j’habite encore là ! ».

« C’est pour elle », signifiant « c’est à elle ». Mais au début, on croit que la personne va faire un cadeau à l’autre : « c’est ta mobylette ? » – « non, c’est pour ma copine ». (joli cadeau donc ! :-p).

« Voyager » s’emploie même quand on passe la journée à quelques kilomètres…

« Les Estelle et Stéphane », pour parler d’Estelle et Stéphane, voire « Les Kathrin » (ou « et les Kathrin là »), pour parler de Kathrin et Alix… « Alix » étant un prénom un peu compliqué pour les Burkinabè… et « Kathrin » les perturbant aussi pas mal, et finissant souvent en Catherine – et on prononce bien les « e », pas comme à Paris.

« Intéressant », « vraiment très intéressant », se dit souvent avec un air très sérieux, à propos d’un endroit où il faut aller, souvent touristique. Nous dirions plutôt « très beau », le plus souvent.

 

Argot et expressions

J’avais lu il y a longtemps, je crois, que l’essentiel de notre argot vient d’Afrique. Certains mots sont employés dans la langue courante, mais sont argotiques pour nous :

« Grouiller » ne veut pas vraiment dire se dépêcher, mais plutôt « se démerder ». Le verbe s’emploie pour quelque chose de difficile, qui implique qu’on se débrouille, et plus ou moins rapidement.

Nous pouvons parler de « lolos » en France, mais ici on peut même dire qu’une fille est « lolue » !

Et de milliers d’autres expressions que je maîtrise moins bien : « bien tapé » ou « tapédo » pour « bien frais » (pour la bière), « bien préparé » (pour le thé), etc.

« C’est propre » pour « c’est bien, c’est une bonne chose, ça va bien ». Moi dans ma cuisine : « je suis en train de faire la vaisselle » – « ah, c’est propre » – « euh non pas encore je commence juste » – « … » (réaction très génée de la personne qui se rend compte qu’elle a employée une expression que nous n’employons pas en France).

« Les plaques » signifieraient « les filles » à Ouaga en tout cas… Ou peut-être juste pour les amis de Thierno…

Après il y a plein d’expressions ivoiriennes (comme les Burkinabè sont énormément liés à la Côte d’Ivoire…). Une fille « chocolatée » est une jolie fille, mignon non ? 😉

 

Tics de langage

Certains petits mots se glissent partout – et pas juste chez certaines personnes, chez tout le monde !

Les « bon » en début de phrase sont censés marquer une hésitation, une nuance, etc. Mais ils sont devenus plus qu’envahissants !

« Là » en fin de proposition ou de phrase : « c’est ta moto là » ? « c’est où qu’on devait aller là » ? Censé relativiser un peu le propos, marquer qu’on n’est pas sûr, qu’on fait une approximation. Mais c’est aussi devenu un tic qu’on dit tout le temps sans aucune raison.

« Comme ça » fonctionne à peu près de la même manière. Comme présentation : « c’est la vieille comme ça » (= « c’est ma mère »).

Pour ma part, je lutte avec difficulté contre les « bon », les « là » et les « comme ça » (qui valent bien nos « quoi », nos « hein », etc. !). Je lutte pour ne pas les dire quoi, pas pour que les autres ne les disent pas, hein !

 

« J’ai dit », voire « j’ai dit oh », ce qui nous fait mourir de rire avec Kathrin et Alix, mais j’avoue entendre assez rarement le « j’ai dit oh ».

 « Effectivement », ce qui est très drôle lorsque quelqu’un qui parle assez mal français le dit tous les deux mots… Du même ordre : « cela dit, »…

« Ya pas d’problème », ce qui est plutôt sympathique. Mais comme ça sonne un peu « il pourrait y avoir un problème mais comme je suis cool ya pas d’problème », au début parfois je me demandais quand même « pourquoi, il devrait y avoir un problème ? ».

« Voilàààà »… ou juste « hanhan »… Un peu n’importe quand ! 

 

La plupart des Français, même ceux qui sont ici depuis longtemps, ne parlent pas vraiment ce français burkinabè, enfin, pas trop. En revanche, les étrangers, complètement ! Jonas, un Flamand qui entame sa seconde année à Nouna, ne commence pas une phrase sans « Bon ». Et Susana, mon amie italienne, ne connait pas l’impératif, uniquement des « il faut ». Il paraît même qu’il n’y a pas très longtemps, à moto, Kathrin a un peu engueulé quelqu’un en mob, au feu, en lui disant « il faut aller, là ! ».

Je pense avoir donné assez d’exemples, et assez de lecture ! Mais si vous avez d’autres exemples, n’hésitez pas à laisser un commentaire !

 

P.S. : je ne prétends évidemment pas que nous parlons le français correct en France, et qu’ici ils le déforment, je remarque juste toutes les petites différences qui peuvent prêter à des incompréhensions, c’est-à-dire le plus souvent à des situations amusantes. Mais au final il arrive aussi souvent que ça soit moi qui emploie une expression, une formulation, une syntaxe qui n’est pas employée voire pas connue ici. D’ailleurs, Anatole ou Louis passent leur temps à se moquer de mon français – ou juste de mes réactions… enfin bref, à se moquer ! 

:-p.

Publicités

8 réponses à “Le français burkinabè

  1. Superbe lexique d’introduction au francais Burkinabé j’ai souri a de nombreuses reprises. Merci aussi pour ca !

  2. Quentin, j’ai ri aux larmes! Super, et tres vrai (je n’aurais jamais du en douter evidemment :p)

    Trois ajouts:

    -Il y a aussi le ‘ou bien?’ qui se glissent tres souvent en fin de phrase en tant que ‘n’est-ce pas?’

    -Ce qui est drole aussi, c’est les bruits. Les Burkinabes poussent souvent des petits ‘oh!’ ou ‘ah!’ tres aigus si quelque chose est surprenant ou remarquable. Il y a aussi le genre de bruit de gorge ‘k’ qui marque l’approbation (oui/je comprends/je suis d’accord ou juste au lieu de hocher la tete), et le bruit un peu comme un bisou pour le contraire (non/je ne suis pas d’accord/ce n’est pas bien).

    -Dans les tics de language, il y a aussi beaucoup de ‘vraiment’, ‘en tout cas’, et ‘meme’. Et tout ca se combine evidemment: ‘bon, vraiment, ya meme pas de probleme!’

  3. Merci Alix pour ces ajouts :-).

    Pour le « ou bien », je dirais même que ça veut dire « ou bien ce n’est pas le cas ? ». Et tu aurais pu préciser qu’il se dit comme une souvent à moitié en agressant les gens, très fort et assez violemment ! (et c’est pour cette raison que j’espère que tu as arrêté de l’employer :-p)

    J’avais aussi oublié de préciser le « y a qu’à » ou « ils ont qu’à », qui remplace très souvent le « il faut » (je veux dire, là où nous dirions « il faut » en France… logiquement, puisque le « il faut » est employé ici pour l’impératif).

    Bref, on pourrait continuer longtemps… 🙂

  4. Et je continue donc…

    En témoignant d’abord sur le ‘mine de rien, ça peut prêter à quelques malentendus’ des différences de vocabulaire- les mots ‘envoyer’ et ‘ammener’ sont utilisés bizarrement (sauf si c’est mon français qui est bizarre, on sait que c’est possible aussi!), et normalement ça passe à peu près, mais à l’hopital quand le docteur m’a dit qu’il fallait (le fameux ‘il faut’) ammener 7000f, j’ai compris ‘ammener à la caisse’, où on paye d’habitude, alors qu’il voulait me dire ‘ammener à lui-même’, enfin lui donner directement. Bref, l’histoire n’est pas extraordinaire, mais j’ai toujours du mal à comprendre leur usage de ces deux mots (tu nous expliques?).

    Et ce n’est pas seulement après ‘j’ai dit’ qu’on ajoute le ‘oh’, mais tout le temps (dont après le ‘là’).

    Ok, tout ça est très moyennement intéressant (/pas du tout) pour quelqu’un n’habitant pas ici, donc je m’arrête à la précision que, si, j’utilise toujours le ‘ou bien?’, il peut être dit de manière plus douce aussi (et est un ‘supply’ bienvenu à la ‘demand’ réelle de deux mots en plus à la fin de certaines phrases, ça fait donc sens (ehm) de continuer à l’utiliser.. :p)

    Et le français du Mali? Et leur dioula aussi d’ailleurs- tu as fait des progrès? 🙂

  5. Je sais que ça vous perturbe beaucoup avec Kathrin le « envoyer » et « ammener », mais comme j’ai toujours bien compris ce qu’on me disait à ce niveau là, je n’ai pas trop fait attention. D’autant que j’utilise mal « ammener » et « emmener » (on ammène quelque chose et on emmène quelqu’un… à moins que ça soit l’inverse ? 😉 ). Et je pense que là d’où je viens on peut dire aussi « envoie l’argent » ou « ammène l’argent » d’ailleurs, mais entre l’Afrique la banlieue et le français académique je crois que je me perds un peu là ;-).

    Parmi les nombreuses choses que j’ai envie d’ajouter depuis que j’ai fait ce post : un truc très drôle est qu’on prononce le « s » à la fin de « moins » et de « gens » au Burkina ! Ce qui est assez logique en fait… mais fait bien sourire les premières fois.

    Je ne suis pas resté assez longtemps au Mali pour bien analyser tout ça :-). Mais j’ai remarqué qu’ils utilisent davantage l’impératif, par exemple. Et plusieurs autres petits trucs mais je n’ai pas noté…

    Je n’ai pas trop remarqué de différence avec leur dioula (le bambara) mais c’est aussi que je suis nul en dioula hein :-p. Mais pour les formules de salutation c’est la même chose. Et puis au pays dogon on ne parle pas trop bambara (mais les différents dialectes dogons).

  6. tu as omis l’expression « ca te va pas? » qui veut dire qu’est ce qui ne va pas? ou t’as un problème

  7. Il y aussi l’expression « je n’ai pas de jus » pour dire que je n’ai pas assez d’essence dans le reservoir de la moto ou la voiture….lol. « tu as du jus pour m’amener a Dapoya? » …cool!

  8. Je suis americaine et j’ai fait deux ans au Burkina avec le corps de la paix, et comme tu as note, nous les etrangers apprenons a parler francais burkinabe comme si c’est la seule forme du francais. J’ai lu cet article pour comprendre comment mon francais n’est pas correct! C’est a cause de cette choses que j’ai peur a aller en France un jour parce que je sais que les francais vont se moquer de moi des que j’ouvres la bouche!

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s